plume-traductrice

La traduction française du Trône de Fer

plume-traductrice

La traduction française du Trône de Fer

I. Introduction

Traduire une œuvre de fantasy n’est pas une entreprise aisée, surtout lorsqu’elle est composée de nombreux volumes. En effet, ce genre littéraire recèle souvent d’une multitude de spécificités, telles que des néologismes, des noms propres et noms de lieux inventés, des prophéties que l’on peut interpréter d’une multitude de manières, ou encore des langues créées de toutes pièces.

Mais alors, comment le traducteur peut‑il rester fidèle au style de l’auteur afin de transmettre au lecteur l’effet voulu dans le récit original ? Doit-il s’efforcer de tout traduire en français, quitte à s’éloigner drastiquement des sonorités originales, ou doit‑il, au contraire, rester le plus fidèle possible au texte source, au détriment de la compréhension du lectorat cible ?

portrait de George R.R. Martin

Traduire une œuvre de fantasy n’est pas une entreprise aisée, surtout lorsqu’elle est composée de nombreux volumes. En effet, ce genre littéraire recèle souvent d’une multitude de spécificités, telles que des néologismes, des noms propres et noms de lieux inventés, des prophéties que l’on peut interpréter d’une multitude de manières, ou encore des langues créées de toutes pièces.

portrait de George R.R. Martin

Mais alors, comment le traducteur peut‑il rester fidèle au style de l’auteur afin de transmettre au lecteur l’effet voulu dans le récit original ? Doit-il s’efforcer de tout traduire en français, quitte à s’éloigner drastiquement des sonorités originales, ou doit‑il, au contraire, rester le plus fidèle possible au texte source, au détriment de la compréhension du lectorat cible ?

Trouver un équilibre entre les deux n’est jamais simple, mais il est important de conserver une certaine cohérence dans les décisions prises lors du processus de traduction. Par ailleurs, étant donné qu’il faut toujours une part de création, de réécriture et d’adaptation d’un récit pour qu’il soit compris et perçu de la même manière d’une culture à une autre, jusqu’où le traducteur peut-il se permettre de se réapproprier le texte original ? À partir de quel moment trahit-il l’auteur au lieu de l’aider à se faire comprendre ? Où sont les limites du traducteur ?

Toutes ces questions nous viennent évidemment en tête à la lecture de la traduction française de la saga du Trône de Fer (A song of Ice and Fire) de l’auteur américain George R.R. Martin. Très controversée, elle alimente de nombreuses polémiques : beaucoup la jugent trop archaïsante en comparaison avec le style direct et moderne de l’auteur, et regrettent les trop grandes prises de liberté du traducteur, Jean Sola. D’autres, en revanche, admirent sa plume. 

Le moins que l’on puisse dire est que cette traduction ne laisse personne indifférent. Il n’en fallait pas davantage pour que l’envie me prenne de m’intéresser de près au travail effectué par Jean Sola, et de tenter de démontrer si les critiques à l’égard de sa traduction sont fondées ou non…

bougie-traduction

L’adaptation française de cette série de fantasy a également une seconde particularité : un changement de traducteur à partir du treizième tome français, soit le cinquième volume original. Il ne fait aucun doute que reprendre le flambeau d’une traduction déjà partiellement effectuée doit être un exercice fastidieux, mais qu’en est-il lorsque la traduction en question fait l’objet de tant de controverses ? 

Patrick Marcel, l’héritier du trône, doit-il persister à imiter la traduction de son prédécesseur malgré ses critiques, ou bien plutôt à imposer son style ? Comment opérer une transition qui puisse satisfaire le plus grand nombre de lecteurs, et surtout, qui ne dénature pas l’œuvre originale ? Assurément, les enjeux sont grands, surtout quand on connaît la notoriété de la série du Trône de Fer en France comme à l’étranger.

Ainsi, dans mon mémoire, j’ai tenté de répondre à la problématique suivante : en quoi la traduction de Jean Sola est-elle si controversée, et comment Patrick Marcel a-t-il opéré cette délicate reprise du flambeau ?

bougie-traduction

L’adaptation française de cette série de fantasy a également une seconde particularité : un changement de traducteur à partir du treizième tome français, soit le cinquième volume original. Il ne fait aucun doute que reprendre le flambeau d’une traduction déjà partiellement effectuée doit être un exercice fastidieux, mais qu’en est-il lorsque la traduction en question fait l’objet de tant de controverses ? 

Patrick Marcel, l’héritier du trône, doit-il persister à imiter la traduction de son prédécesseur malgré ses critiques, ou bien plutôt à imposer son style ? Comment opérer une transition qui puisse satisfaire le plus grand nombre de lecteurs, et surtout, qui ne dénature pas l’œuvre originale ? Assurément, les enjeux sont grands, surtout quand on connaît la notoriété de la série du Trône de Fer en France comme à l’étranger.

Ainsi, dans mon mémoire, j’ai tenté de répondre à la problématique suivante : en quoi la traduction de Jean Sola est-elle si controversée, et comment Patrick Marcel a-t-il opéré cette délicate reprise du flambeau ?

Il est difficile de juger une traduction, car qu’on le veuille ou non, la sensibilité de chacun peut souvent influencer notre avis général sur le texte. Par ailleurs, une seule œuvre peut donner naissance à plusieurs bonnes traductions, sans qu’aucune ne soit identique. Une traduction peut être jugée bonne à une époque donnée, puis obsolète à une autre. Je pourrai encore lister de nombreuses autres raisons, mais je m’arrêterai là.

Le simple fait de vouloir définir ce qu’est une bonne traduction littéraire soulève de nombreux problèmes tant les avis sur la question sont partagés. Si l’on se base sur l’expression italienne « traduttore, traditore » (« traducteur, traître »), nous pourrions même affirmer que la traduction parfaite n’existe pas, car traduire une œuvre revient immanquablement à la trahir, en un sens. 

trône-de-fer-livres

Il est difficile de juger une traduction, car qu’on le veuille ou non, la sensibilité de chacun peut souvent influencer notre avis général sur le texte. Par ailleurs, une seule œuvre peut donner naissance à plusieurs bonnes traductions, sans qu’aucune ne soit identique. Une traduction peut être jugée bonne à une époque donnée, puis obsolète à une autre. Je pourrai encore lister de nombreuses autres raisons, mais je m’arrêterai là.

trône-de-fer-livres

Le simple fait de vouloir définir ce qu’est une bonne traduction littéraire soulève de nombreux problèmes tant les avis sur la question sont partagés. Si l’on se base sur l’expression italienne « traduttore, traditore » (« traducteur, traître »), nous pourrions même affirmer que la traduction parfaite n’existe pas, car traduire une œuvre revient immanquablement à la trahir, en un sens. 

Néanmoins, en dépit des avis contrastés sur le sujet, il est impossible d’ignorer certains principes fondamentaux de la traduction littéraire : elle se doit avant tout d’être la plus fidèle possible. Bien entendu, cela ne doit pas nous entraîner dans le piège de la traduction littérale, ni nous faire oublier que le traducteur a aussi pour mission d’adapter le texte source à son public cible. Mais à l’inverse, un traducteur ne doit pas non plus basculer dans l’extrême opposé en s’octroyant une trop grande liberté

Voilà, pour faire simple, les principes qu’il faut garder à l’esprit.

Avant d’analyser la traduction, observons les caractéristiques de l’écriture de George R. R. Martin. Nous pouvons résumer son style en quatre points majeurs :
  • Tout d’abord, l’auteur a opté pour un style relativement moderne, et surtout, fonctionnel. Quelques figures de style et médiévalismes étoffent son récit, mais la lecture reste très accessible. Selon Patrick Marcel, le second traducteur du Trône de Fer, « George R. R. Martin écrit dans un style moderne pour que ses personnages et les situations soient compréhensibles par le public ». Son style est donc limpide, poétique lorsque le contexte s’y prête, mais les phrases longues sont rares et la syntaxe est aisément compréhensible.
  • Ensuite, on notera qu’il a parfois déformé des mots anglais pour l’adapter à son monde médiéval. Par exemple, le titre « Ser » est une déformation du titre anglais « Sir ». Le suffixe « ly » est fréquemment retiré des adjectifs comme dans l’expression « more like to » au lieu de « more likely to ». On observe quelques transformations comme « oft », « whilst » et « amongst », ou encore l’expression « much and more » qui semblent avoir pour but de vieillir le langage employé et donc de convenir à l’ambiance médiévale du récit.
  • Par ailleurs, George R. R. Martin a souvent recours à certains néologismes pour accentuer le médiévalisme de l’œuvre, comme avec « septon » et « septa », « maester » ou encore « pyromancer ». D’autres néologismes sont des mots-valises, un procédé de création de concepts que l’on retrouve fréquemment dans les œuvres de fantasy. Notons par exemple les termes « smallfolk », « ironborn », « greensight » ou encore « skinchanger ».
  • Pour finir, nous pouvons observer les noms propres, nombreux dans cette œuvre. Certains ressemblent fortement aux noms de notre monde, comme Jon, Joffrey, Sam, etc. D’autres, en revanche, sont créés de toutes pièces : Daenerys, Euron, Varys, etc. Cela semble être également le cas pour les noms exotiques des contrées d’Essos, (Hizdahr zo Loraq, Daario Naharis, etc.). L’apparence et la musicalité de ces noms sont un choix de l’auteur, il est donc important d’y prêter attention. De plus, certains noms ont une signification cachée : Catelyn provient du grec kataros, qui signifie « pur ». Tyrion est dérivé de Tyron, un prénom d’origine irlandaise qui signifie « celui qui vit dans deux éléments ». Bran, le diminutif de Brandon Stark, est un prénom d’origine celte qui signifie « corbeau ». Ceux qui connaissent l’histoire de ces personnages peuvent assurer que ces sens cachés ne sont pas anodins. Si ces noms venaient à être traduits, il faudrait donc tenir compte du sens originel.

Nous pouvons donc naturellement nous attendre à ce que ces signes distinctifs de la plume de George R.R. Martin ressortent également dans la traduction de Jean Sola. Or, les deux principaux reproches qui apparaissent régulièrement à l’encontre de la traduction de Jean Sola sont que ce dernier a délibérément archaïsé le texte et qu’il s’est accordé une trop grande liberté dans l’ensemble, que ce soit sur la traduction au sens propre ou sur la syntaxe et le style.

Ceci semble entrer en contradiction avec les principes que j’ai évoqués plus haut. Nous allons donc, avec ces éléments en tête, nous pencher sur la traduction du premier volume du Trône de Fer et tenter de répondre aux questions suivantes : les reproches énoncés ci-dessus sont-ils justifiés ? La traduction de Jean Sola répond-elle aux exigences d’une bonne traduction, ou non ?

À suivre… 

8 réflexions sur “La traduction française du Trône de Fer – ep.1”

  1. Clémentine

    C’est cool de découvrir ton mémoire ici. Je trouve ça hyper intéressant, même si je n’ai pas lu la saga (j’ai juste vu quelques épisodes de la série). Hâte de lire la suite 🙂

    1. Merci beaucoup ! Je ne sais pas encore combien d’articles il y aura, c’est dur de résumer une bonne soixantaine de pages sans perdre l’esprit général ! (et regarde la série, elle est géniale)

  2. Bonjour, merci pour votre travail et la publication de cet article ! (bravo aussi pour la mise en page du site, c’est très agréable à lire). Je me suis permise de le partager sur le site de La Garde de Nuit.

    La traduction est un grand sujet de débat parmi les fans en effet ! (et jamais épuisé). Ce que vous dites sur le changement de perception que les choix de Jean Sola entrainent sur le lecteur francophone résonne pas mal avec un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé, les inspirations historiques de George R.R. Martin. En Essos notamment, dans la Baie des Serfs (Slaver’s Bay d’ailleurs, aucune mention de serfs ici ou ailleurs dans le texte original), on trouve une « slim tower » remplacée par un « minaret », ou une sandale par une « babouche ». Et c’est intéressant parce que dans le texte original, cette région baigne dans une ambiance plutôt antiquisante, alors que le texte français rajoute une couche médiévalisante (et orientale).
    Je n’ai pas non plus trouvé d’indication que le style archaïsant ait été demandé par l’éditeur, il faudrait demander à l’éditeur de l’époque. La seule interview que nous avons de Jean Sola sur le site de La Garde de Nuit est assez succincte, je ne sais pas si vous la connaissez ? (https://www.lagardedenuit.com/wiki/index.php?title=Interview_de_Jean_Sola,_traducteur_du_TDF,_par_la_Garde_de_Nuit)
    Je lirai avec plaisir la 4ème partie de votre travail

    1. Bonjour, et merci pour votre aimable commentaire ! (Votre nom me dit quelque chose : êtes-vous bien l’autrice des Mystères du Trône de Fer chez Pygmalion ?) Je n’ai pas réussi à trouver la page de La Garde de Nuit où vous avez partagé mon article, pouvez-vous m’en indiquer le lien ?

      Effectivement, j’ai pu remarquer depuis longtemps déjà que la traduction française du Trône de Fer faisait débat, c’est la raison pour laquelle je me suis plongée dedans pour mon mémoire de Master II. Ce fut un travail passionnant. Le mémoire entier fait une soixantaine de pages et est beaucoup plus détaillé que les articles que je publie ici (qui ne sont qu’un résumé de mon mémoire), et pourtant, je regrette de ne pas avoir pu couvrir davantage d’aspects de ce sujet – peut-être me risquerai-je un jour à l’étoffer, si j’en ai le temps ! Je me demande si des maisons d’édition (de type universitaires probablement) seraient intéressées par ce travail, s’il était un peu plus long. Il faudra que je me penche sur la question un jour.

      Les exemples que vous citez sont très intéressants. Peut-être Jean Sola a-t-il traduit « Slaver’s Bay » en « Baie des Serfs » (et non « Baie des Esclaves », par exemple) pour conserver les mêmes initiales B et S tout en apportant une touche médiévalisante. Je trouve très frustrant et désolant que Jean Sola nous ait quittés en 2012, j’aurais tant aimé obtenir des réponses à toutes mes interrogations, que je suis loin d’être la seule à avoir. Je n’ai pas réussi à trouver un moyen de contacter l’éditeur de l’époque. Je connais bien la courte interview de Jean Sola sur la GdN, j’ai parcouru beaucoup de pages de ce merveilleux site durant l’écriture de ce mémoire ! (N.b.: par souci de clarté, je ne cite pas toutes les notes de bas de pages et références sur mon site, mais ils sont bien présents dans la version complète, et je suis ravie de les fournir à quiconque me contacte à ce sujet.)

      J’aimerais vous dire que la 4e partie de mon travail sera disponible bientôt, mais hélas, je me concentre ces derniers temps sur la prospection auprès de maisons d’édition pour proposer des traductions d’ouvrages. L’élaboration d’un article prend un temps considérable (entre les découpes des passages les plus importants, la réécriture, les illustrations que je fais moi-même, la mise en page de l’article sur le site, l’adaptation de l’affichage selon les différentes tailles d’écran…), mais ne vous inquiétez pas, je compte bien publier l’intégralité des articles prévus dès que j’en aurai l’occasion !

      1. Oh, vous connaissez les Mystères du Trône de Fer ? Oui, je suis la co-autrice sur le deuxième volume de la collection ^^ Merci en tous les cas pour vos gentils mots sur la GdN !
        Je l’ai mis sur l’encyclopédie dans les ressources (https://www.lagardedenuit.com/wiki/index.php?title=Probl%C3%A8mes_de_traduction#Ressources_compl.C3.A9mentaires), et relayé sur le forum (la dernière page de la discussion « Version française »).
        Si jamais vous vous lancez dans la rédaction d’une publication, il y a ActuSF et Vendémiaire qui ont publié des travaux universitaires (sous forme vulgarisée), que vous devez peut-être connaitre, et je crois l’Harmattan a une collection qui leur sont consacrés. En tous les cas, je lirai avec plaisir ! Est-ce que votre mémoire est disponible dans une bibliothèque universitaire ?
        Bon courage en tous les cas !! Et bravo encore pour votre travail

        Ps : j’ai contacté l’éditrice actuelle de Pygmalion pour lui poser la question sur Jean Sola. Je doute qu’elle puisse me répondre, comme elle n’était pas là en 1998, mais on ne sait jamais.

        1. Je suis d’assez près les publications de Pygmalion qui concernent GoT de manière générale, et les belles couvertures de cette collection avaient attiré mon attention ! Merci pour le partage de la référence et les mots encourageants sur le forum, c’est toujours très gratifiant. Par curiosité, comment êtes-vous tombée sur mon site ?

          C’est noté pour les infos pour la publication. Je connais bien entendu ces maisons d’édition, mais pas de l’intérieur. Je vous tiendrai au courant si je me lance un jour dans ce projet. Mais il me faudrait étoffer le tout, probablement en me penchant sur davantage d’aspects, sur les autres tomes, et en menant une enquête un peu plus approfondie sur les ressentis des lecteurs de manière générale à la lecture de la traduction, un angle que je n’ai pas creusé assez dans mon mémoire, je pense. Mon travail n’est pas disponible ailleurs que sur mon site, non. Je l’ai présenté pendant le 2e confinement en 2020, en distanciel donc, et il n’existe pour ainsi dire même pas en format papier ^^’ (on ne s’amuse pas tellement à imprimer et relier 70 pages une fois le diplôme validé juste pour le plaisir des yeux, même si j’aimerais bien le voir en papier un jour tout de même)

          Dites-moi si vous recevez une réponse de l’éditrice actuelle de Pygmalion, sait-on jamais, effectivement !

          P.S.: j’ai pu voir sur la page qui vous est consacrée sur Babelio que nous avions la même petite funko pop de George R.R. Martin ! C’est d’ailleurs la toute première photo que j’ai publiée sur mon compte Instagram professionnel (https://www.instagram.com/e.l.g.traductions/), il n’a jamais quitté mon bureau depuis…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.